Le singe descendrait-il de l'homme ?

Publié le par Agnès Lenoire

A-pied.JPGAlors que je musardais dans une médiathèque au rayon des magazines, mon regard est tombé sur une couverture de Philosophie Magazine daté de janvier 2010, avec ce titre accrocheur : « Le singe descend de l’homme ! – La question de l’origine relancée. ». J’ai ouvert de grands yeux, complètement sidérée. La question de l’origine est relancée ? Elle avait donc été un jour close, résolue ? J’ai dû manquer un chapitre… Mais je ne critiquerai pas la philosophie dans son ensemble- juste ce dossier. La philo est précieuse, mais pour naviguer dans les eaux de la science, il lui faut s’y colleter sérieusement, ce que n’ont pas fait les auteurs de ce dossier.

 

J’ai donc emprunté ce numéro et m’y suis plongée.  Le dossier présente la découverte d’Artipithecus  ramidus, appelé familièrement Ardi, comme une découverte remettant en cause notre filiation. J’ai des doutes, bien sûr, car les remises en question aussi radicales, inversées,  sont rarement pertinentes, au vu d’une évolution tout en buissonnement et diversité. Il suffirait de renverser une affirmation (l’homme descend du singe – le singe descend de l’homme), pour approcher la vérité ?

 

Mais qui est donc ce fameux Artipithecus  ramidus ?  Les premiers fragments ont été découverts au début des années 1990, mais trop peu nombreux, ils ne permettaient pas de le reconstituer. En 2009, l’équipe de Tim White (Berkeley, Californie) a découvert 110 ossements de 36 individus. Une telle récolte permettait enfin de mieux le connaître. En octobre 2010, grande consécration, Ardi entre dans la revue Nature.  Il est âgé de 5 à 4 millions d’années, et se situe donc entre Orrorin (6 millions d’années) et Australopithècus (4 à 2,5 millions d’années) – Australopithèque est la famille de la célèbre Lucy - La reconstitution montre un individu à la fois bipède et arboricole, du groupe des primates et de la famille des hominidés, comme Orrorin et Australopithécus.

 

Le magazine présente cette bipédie comme un « scoop » (premier mot du dossier !) remettant en cause le dogme de la bipédie comme appartenant au genre humain.  Le raisonnement des auteurs du dossier est le suivant : puisque des hominidés marchaient, mais que, parallèlement, la bipédie est apparue plus tard chez les grands singes (les gorilles ont d’abord été bipèdes puis ont adopté le déplacement par la marche sur les phalanges de la main), c’est que cette bipédie appartenait d’abord aux singes, et que, en conséquence, c’est l’homme qui descend du singe et non le singe de l’homme. Simplissime. Sauf que c’est faux. Pourquoi ? Parce que l’assertion  « l’homme descend du singe » était déjà une ineptie. L’inverse d’une ineptie reste une ineptie.

 

En effet la vérité est toujours plus complexe que les dogmes installés. La bipédie était pratiquée par les primates, mais il ne s’est jamais agi  de LA bipédie, mais de toutes sortes de bipédies ordinaires, qui ont évolué dans plusieurs directions. Pascal Picq dit même que la suspension dans les arbres (arboricolie) était une forme de pré-bipédie, parce qu’elle met le corps à la verticale, première sensation de la station redressée. La diversité de ces positions redressées ne permet donc pas de dire que l’une est issue d’une autre, qu’un groupe redressé est issu d’un groupe en voie de redressement. Il y a des  bipèdes partout chez les primates, ce qui devrait ôter la tentation de la hiérarchiser.  À mon sens la tentative de renverser une hiérarchie, de la part du magazine de philo, est loin de ce qu’on attend de la philosophie : passer de la position de premier de la classe à celle de dernier, en s’excusant presque, change la forme de la pensée, mais pas le fond. Tim White, co-découvreur d’Ardi, le dit en encadré dans le dossier: « Il est impossible de mettre un curseur précis sur l’humain dans le temps et dans l’espace. ». Allez voir et écouter  ce qu’en dit Pascal Picq sur Universcience.tv

 

 

Publié dans Sciences

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