La conspiration de Noël

Publié le par Agnès Lenoire

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Cet article a été écrit pour Rue89 sous le titre Père Noël : la grande conspiration., et publié sur son site le 16 décembre 2008.

En décembre, dans les cours d’écoles élémentaires, il y a parfois des discussions entre les petits du cours préparatoire qui croient encore au Père Noël et ceux qui n’y croient plus. Les premiers défendent bec et ongles leur rêve, rêve qu’on leur a inculqué depuis quelque trois ou quatre ans. Les seconds essaient de les mettre au parfum en leur assénant une vérité abrupte, et en l’accompagnant de tout le mépris pour leur naïveté de "petits".


Ainsi, au cœur des récréations, se jouent parfois quelques drames intérieurs, dans ces moments où les uns utilisent leur pouvoir d’initiés et les autres découvrent la trahison parentale. Drames intérieurs qui ne sont pas si anodins puisque le sociologue Gérald Bronner nous dit, dans "Vie et mort des croyances collectives" (éditions Hermann), que "l’abandon de la croyance au Père Noël provoque dans 45% des cas, […] une situation de crise".


Mais la situation de crise n’est jamais admise, l’abandon de la croyance étant présentée comme naturelle, comprenez comme une étape de maturation. Tout se passe comme si l’enfant n’avait été jusque-là qu’un sombre idiot, mais que ses 6 ou 7 ans autorisent enfin qu’on lui fasse les révélations nécessaires à son évolution, à son passage vers la rationalité.

Une imagination débridée qui sert la construction de l'identité de l'enfant

Cependant l’enfant n’a pas attendu l’adulte et son feu vert pour être rationnel. Qu’est-ce qui nous fait confondre l’imaginaire foisonnant enfantin et sa foi en nos mensonges?


Parce que l’enfant aime les histoires, qu’il aime se faire des films? Parce qu’il joue à longueur de journée et qu’il semblerait que ses jeux soient hors réalité? Pourtant tous les jeux enfantins y puisent, dans la réalité, quitte à l’enjoliver, la travestir, la transformer. Toutes les histoires et les contes prennent fin à un moment donné, et l’enfant les quitte parfois volontairement pour poser des questions très terre-à-terre, ou même faire lui-même d’innombrables expériences scientifiques.


Toujours irrationnel, le jeune enfant? Non, juste doté d’une imagination débridée qui sert la construction de son identité. Il utilise toutes les possibilités de son cerveau, notre bambin, et il n’a pas besoin d’une histoire mensongère pour se forger un monde.


Alors pourquoi le pousser dès 2 ou 3 ans dans cette croyance, qui est une immense escroquerie parentale et sociétale? Il a tant d’autres rêves à sa disposition, de vrais rêves, auxquels il met fin lui-même. Il n’a pas besoin de cette énorme conspiration, si taboue que les rares adultes qui osent la critiquer sont montrés du doigt. Nous autres adultes, ne serions-nous pas si aigris que seul un mensonge nous semblerait capable de créer un rêve ?

L'œuvre mensongère de toute une sociétéP--re-No--l-In--s.JPG

Il y a un mois, dans ma classe de petits, vraiment petits (vingt et un enfants sur vingt-huit sont nés entre septembre et décembre 2005), mon évocation timide du Père Noël les a laissés de marbre. Un seul enfant savait de qui il s’agissait. Un mois après, la même question provoque des cris enthousiastes. Tous croient qu’il va venir chez eux chargé de cadeaux.


L’entourage, bien relayé par les publicités, les commerces, les mises en scène, la complicité de toute une société, ont fait leur œuvre mensongère à une vitesse vertigineuse. Il faut dire que la conspiration est partout, à tous les coins de rue, tous les foyers, et toutes les écoles maternelles. Pourtant, je peux vous assurer qu’une belle histoire de Noël, présentée comme un conte, sans prétendre à une vérité, les enchante tout autant.


Sans compter que quand ce Père Noël "tant attendu" va venir dans ma classe, enfoui sous un déguisement ridicule et inquiétant, je sais que plusieurs petits vont percevoir toute l’horreur de la situation et se mettront à hurler de terreur. Mais n'en parlons pas, puisqu'il paraît que le Père Noël, c'est le rêve...

 

Dessin d'Inès

 

Publié dans Mythes

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Voyance serieuse 15/03/2016 14:39

Super ! Ton blog est vraiment génial !
Merci d’exister !!!

Norbert Gabriel 26/12/2011 10:58


la première fois que j'ai eu un doute raisonnable, c'est déjà assez ancien, c'est en voyant un père Noêl quelque part dans la rue, faire la retape en quelque sorte ...  A quelques jours de
Noel, il me semblait qu'il aurait dû avoir autre chose à faire de trainer devant les galeries Lafayette ...  et en plus il n'y avait même pas les rennes...

Séverine 23/12/2011 23:10


Je confirme.Il s'agit bien là d'un fait social qui nous dépasse. 
                      Mon petit garçon a fêté ses 3 ans au mois d'octobre, jusqu'au
spectacle de l'école (le 12/12) il ne savait pas ce que représentait un Père Noêl. Cela faisait trois ans que je réfléchissais à la question, comment faire pour limiter le mensonge tout en
évitant de l'exclure de la société (ses cousins-cousines y croient dur comme fer eux). Alors je gère autant que possible cette situation,un petit jeu d'équilibrisme somme toute. Je lui dis que
"l'histoire raconte" (absence de notion de Vérité) qu'on ne peut jamais voir le vrai Père Noêl (il est trop occupé),autrement dit que tous les
Pères Noël qu'il peut rencontrer à l'école, dans la rue et je ne sais où encore sont des FAUX Pères Noël (des personnes déguisés). J'ajoute que "l'histoire raconte" (leitmotiv) que la Mère Noël,
qu'on ne voit jamais non plus, s'occupe quant à elle de choisir les cadeaux et de les préparer (le Père Noël, seul, ne pourrait pas arriver à tout faire). Je modère ainsi la toute puissance du
Père Noël (le Male, le Bon Dieu en personne) en intégrant à mon histoire un personnage féminin. Un petit peu de féminisme dans l'Histoire ne
préparerait-il pas nos enfants à l'évolution de la société?
                             A l'heure où je vous écris
mon petit garçon ne me parraît pas "accro" ("intoxiqué"?!) au Père Noël et c'est bien ainsi. Pour lui et pour le moment la magie de Noël ce sont les guirlandes qui scintillent, les boules sur le
sapin, et les cadeaux.

eric 21/12/2011 21:10


Merci pour ce texte.


j'ai toujours refusé de mentir à mes enfants. Ils ont maintenant traversé la période des mensonges, et ce sans encombres.


Noel est toujours une fête, même sans mensonge.


A ceux qui hésiteraient, je leur dis, allez-y ! On se sent mieux de n'avoir pas menti que du contraire.

Olivier 21/12/2011 20:45


Hop ! Facebooké ;)