Balades contées sous la Lune

Publié le par Agnès Lenoire

Un beau demi-quartier de Lune dans un ciel nettoyé surveille ma progression bruyante à travers le crépuscule provençal. Je tire en effet derrière moi une de ces charrettes hollandaises rustiques qui rebondit sur chaque bosse du chemin creux qui me mène à mon lieu de rendez-vous. Je ralentis mon allure au maximum afin de ménager le tube du télescope, qui, bien qu’enveloppé dans un duvet, vibre et menace de basculer. Je m’enfonce dans des ombres qui rampent, des nappes sombres qui mangent les dernières plages du jour. Ce sont les premiers avertissements de la nuit qui va s’imposer.  Le bruit que provoque ma charrette me semble énorme, dérangeant, dans cette ouate encore bleue que domine une Lune bien installée au-dessus de la colline.

Dans les derniers feux du jour qui meurt, je monte le télescope face à la Lune, je déploie le grand duvet, je sors mes albums, ma torche, puis je vais trouver mon groupe d’enfants à la cabane du « Royaume des enfants », là où, entourés de leurs animatrices, ils attendent « l’astronome ». Les animatrices sont déjà au courant du programme de la soirée, mais j’explique aux enfants ce que nous allons faire ensemble, en combinant les plaisirs : observation, légendes, balade, éclairage lunaire et ambiance mystérieuse. Je dois commencer avec le groupe des plus jeunes, les 3-6 ans. Les 6-12 ans attendront  leur tour pour un conte différent, plus centré sur les constellations. Les tout-petits ne pipent mot. Intimidés, ils se donnent la main, comme une petite ribambelle de 6 personnages attachés par les bras, le dernier la donnant à l’animatrice.  Ils sont si petits ! Il va falloir emporter une chaise afin de les hisser au niveau de l’oculaire. Aussitôt dit, aussitôt fait. Toute la troupe me suit en direction du télescope. Là, j’explique à tous les précautions d’usage, puis je fais passer chaque petit à l’oculaire. Le demi-quartier est la meilleure période pour observer les cratères. Le Soleil, la Lune et la Terre forment en effet à cette période un triangle rectangle, dont la Terre occupe l’angle droit. Le Soleil, qui ne l’éclaire plus de face comme en période de Pleine Lune, joue à creuser des ombres dans le fond des cratères et magnifie les reliefs. Dès que l’enfant a capté la lumière lunaire sur son œil, il ne peut rater ces cratères. Mais l’exercice est difficile pour les plus jeunes. Ils ne collent pas exactement leur œil à la jupe de l’oculaire et ne sont pas dans l’axe de l’image. Sur le côté j’aperçois la lueur de l’astre sélène se dessiner sur le blanc de leur œil. En leur manipulant un peu la tête, je leur remets l’œil dans le « droit chemin » et l’image atteint leur pupille. Mais il faut fermer l’autre œil ! Là aussi j’interviens, en  appliquant ma main sur leur œil libre. La plupart du temps ça marche, même s’il ne faut pas trop compter sur une attention soutenue de leur part. Quand tous mes astronomes en culottes courtes ont vu la Lune dans le télescope, je prends par la main ma ribambelle de petits loups, mon album dans l’autre main, ma torche entre les dents, et je les emmène dans le verger commencer l’histoire. L’animatrice emporte le duvet, indispensable outil pour un rassemblement confortable. Assis sur le duvet face à la Lune, ils ne la voient  qu’à travers les branches d’un arbre  mort, dont les branches nues et noires se dessinent sur fond de Lune plus clair. J’invite les enfants à un petit jeu optique : se positionner pour cacher la Lune derrière le tronc, ouvrir un œil, puis l’autre, et se surprendre à la voir apparaître tantôt à gauche, tantôt à droite  du tronc ; amusant, de jouer avec la parallaxe ! On peut aussi jouer à la poser sur une branche, ou la nicher dans un creux entre deux rameaux; les enfants se penchent, se dandinent, cherchent le meilleur angle : la Lune leur appartient, ils la manipulent à leur gré ! L’histoire contée, Le petit voleur de Lune, commence là, entre les branches inquiétantes d’un arbre figé. Je la lis et je leur montre les illustrations à la lueur de ma lampe de poche.  Dans l’ombre qui nous a tous enveloppés, je ne vois plus que leur yeux brillants, écarquillés et quelques cheveux qui dépassent, petites couettes ou boucles sauvages. Leurs yeux à eux ne voient plus que l’album dans le halo jaune tremblotant. Leur regard est immensément attentif, scrutateur. De toute évidence, l’expérience les fascine.   Elle se poursuivra  à deux endroits différents du verger. L’arrêt pour en narrer la fin se situe face à la colline à l’ouest, là où plonge inexorablement la Lune.

Les enfants vont être entièrement absorbés par deux phénomènes : le jeu de notre satellite avec de petits nuages  intrus, mais pourtant bienvenus, car, pour notre plus grand plaisir, ils vont jouer à cache-cache avec la Lune, inondant le faîte des arbres d’une lumière ondoyante.  Et les enfants de s’exclamer à chaque réapparition : « La revoilà ! » Enfin, sa descente derrière les arbres les rend fébriles : la forêt va-t-elle nous voler la Lune  ? Jusqu’à sa disparition totale derrière les cimes de la forêt, ils guetteront sans relâche sa progression.

Et puis, alors que chacun regarde encore les dernières lueurs qui font flamboyer la colline en face de nous, une toute petite voix s’élève pour faire remarquer « qu’une grosse étoile bouge là-bas ». Je regarde ma montre : il est 21h 23. Je l’avais oublié ! C’est l’heure du passage de ISS, la Station Spatiale Internationale. Elle traverse le sud assez haut sur l’horizon, assez lentement, d’une progression très régulière. On dirait une étoile géante, elle apparaît deux fois comme la planète Jupiter que l’on voit piquée au sud-ouest ; je me précipite pour aller l’annoncer au groupe des grands. A ma grande surprise, les 6-12 ans ne connaissaient pas ISS. Je suis restée perplexe…

Après le coucher de la Lune, et après le départ des petits avec leurs parents, c’est Jupiter qui est le sujet de l’observation des grands. Ils sont 22 et ils n’auront de cesse de m’inonder de questions. Leur principale réticence, c’est que je leur fais une révélation qui les gêne : Jupiter est une planète gazeuse, et on ne peut pas poser le pied dessus. Jupiter est définitivement inaccessible aux robots 4x4 et aux pieds humains. « Mais alors, on ne pourra jamais la visiter ? » Les enfants sont frustrés. Tous s’imaginaient qu’après avoir conquis la Lune , l’homme  irait sur Mars, puis sur toutes les autres planètes du système solaire.  Autre question insistante : n’y a-t-il vraiment pas de vie sur une autre planète du système solaire ? Quand ils disent « vie », c’est « vie intelligente ». Là aussi, frustration d’une réalité ma foi assez terne… Pour les consoler, je leur parle d’autres systèmes stellaires, où tout est à découvrir ; du grain à moudre pour leurs générations !

L’histoire que je leur réservais est un conte qui met en scène deux jeunes sorcières mutines, qui jouent à faire tomber les constellations par Terre au lieu de ranger leur chambre, avec les conséquences qu’on suppose puisque les constellations passent de la représentation abstraite à la matérialisation.   Avant de commencer le conte, je m’enquis de ce qu’ils savent : ils nomment de mémoire plusieurs constellations connues, mais ont du mal à en donner une définition. Deux enfants sur 22 savent où se trouve la Grande Ourse et un me montre Cassiopée. L’histoire les a fait bien rire : La Grande Ourse tombée du ciel qui court après les Poissons, elle-même poursuivie par le Dragon. Quelle tristesse qu’un ciel qui se vide ! Heureusement, nos belles constellations sont toujours bien ancrées à l’arche du ciel, on a juste à lever les yeux pour le vérifier. Pourtant la pollution lumineuse les efface progressivement à notre vue. C’est un peu comme si le ciel se vidait de sa substance. Croira-t-on un jour, dans un siècle ou deux, qu’on pouvait voir tant de merveilles célestes au début du XXIe siècle ?

Mais le ciel  a soudain tiré un grand manteau gris sur nos compagnes étincelantes ; le temps se gâte. Il est 22h 30. Il est temps de rentrer. Quelques parents arrivent déjà pour récupérer leurs enfants. J’en entends quelques-uns, qui, en s’éloignant, racontent à leurs parents qu’ils ont vu Jupiter ; l’un deux précise : « Non, vraiment non, on pourra jamais y aller marcher dessus… »

Le terrain déserté, je plie le duvet, démonte le télescope, je charge ma carriole, et je quitte le lieu sous un ciel couvert. Pas un oiseau nocturne ne trouble le silence. Décidément, ces charrettes hollandaises sont trop bruyantes….

Crédit photos : Agnès Lenoire

Publié dans La Lune et nous

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totem 30/08/2007 16:03

Sympathique reportage d'une nuit d'été. Pour ma part j'ai observé jupiter cet été avec la lunette astronomique d'un voisin. Grossie 100 fois, on distinguait les stries des couches gazeuse et les quatres satellites tous alignés dans le même plan de l'écliptique. Réitérant l'observation avec mes jumelles 10X25 j'aperçu encore les satellites.