La Lune, petite mythologie sexiste

Publié le par Agnès Lenoire

 

 Calendrier lunaire de mai 2007- Guide du ciel 2006-2007de G. Cannat, éditions Nathan.

 « La preuve que la Lune est habitée, c’est qu’il y a de la lumière. »  Francis Blanche

 

 

Au cours de la longue histoire des relations humaines avec les astres, persiste une image bipolaire, presque constante, celle d’un Soleil bénéfique et d’une Lune maléfique. Ajoutez à cela une image proche de la féminité, versatilité et précarité obligent, ainsi qu’une réputation à maîtriser les eaux, toutes les eaux, et vous avez là un portrait sexiste et vivace de l’astre de nos nuits, véhiculé par les bons soins de l’astrologie.

Dix sept siècles avant Jésus-Christ, fut  écrite la première œuvre littéraire : Enouma Elish, récit de création en Babylonie. La Lune y est présentée comme symbole de devenir et de précarité. Chaque nouvelle Lune est considérée comme une petite mort, et les êtres humains  doivent s’efforcer de conjurer les maléfices, nombreux à cette période.

Lune et Soleil sont souvent nés ensemble, que ce soit à Babylone il y a 3000 ans, au Mexique au XVI e siècle, ou chez les esquimaux qui présentent les deux astres comme frère et sœur. Les esquimaux sont toutefois les seuls à n’avoir pas associé l’image sombre et froide de la Lune à celle de la femme.

De nos jours, en Bretagne, demeure la croyance en une création duale du monde : Dieu a créé le cheval, le Diable a créé l’âne ; Dieu a créé le soleil, le diable a créé la Lune.

Dans le midi, on raconte encore que Dieu avait créé deux soleils et que, lassé de garder un soleil inutile en réserve, il le jeta au ciel et en fit la Lune. La Lune n’est qu’un Soleil raté.

Dans le folklore paysan, la lune est toujours un lieu d’expiations : les grandes taches visibles à l’œil nu sont les images  d’un homme cloué au pilori pour avoir volé du bois ; menace soigneusement entretenue par la religion.

La Lune scande le temps humain, par ses changements de phase, mais aussi par son analogie avec le cycle féminin. Cette analogie, largement exploitée par l’astrologie encore de nos jours, a forgé la croyance que les femmes sont des êtres essentiellement lunaires, et conséquence directe, lunatiques, fantasques. Enfin, non contente d’être maîtresse du temps, la Lune s’octroie la puissance sur les eaux, et pour une fois, cette croyance est issue, non pas de la magie, mais de l’observation des marées. Pourtant, l’origine rationnelle n’empêchera pas la dérive astrologique : la Lune y est censée agir sur les eaux non seulement d’en bas (les océans) mais aussi d’en haut, avec la régulation de la pluviosité. Combien de gens croient encore que la pluie part ou revient au moment de la Nouvelle Lune alors que cette Nouvelle Lune concerne toute la Terre et qu’il est bien évident que le temps ne change pas immédiatement partout à la fois ?

Si la Lune règne sur le devenir, sur la météo, elle doit bien aussi régner, n’ayons pas peur des extrapolations, sur la végétation… Un texte iranien dit que la chaleur de la Lune fait croître les plantes ; dans certaines tribus du Brésil, la Lune est mère des herbes ; en Chine ancienne, on croyait que les herbes poussaient sur la Lune. En nos temps très modernes, on continue donc, avec beaucoup de conviction et d’application, à semer à la nouvelle Lune, dans un désir d’harmonie et de synchronisme avec une Lune « douée d’esprit ».

Toujours aussi maléfique, même au troisième millénaire, on continue de lui attribuer une action destructrice sur les jeunes pousses, qu’elle brûle en prenant son visage diabolique  de « Lune Rousse », lors de la Pleine Lune du mois de mai. Bien sûr, le rapport de cause à effet entre sa couleur et l’effet constaté est pure spéculation. La couleur rousse, ainsi que la gelée qui brûle les jeunes plants, sont toutes deux issues d’une même cause : le printemps et le ciel  clair, générateur de température basse.

En dehors même d’une astrologie officielle, touchant une population très large,  la mythologie de la Lune s’inscrit au sein d’un culte du magique, et se sert des vecteurs les plus populaires ancrés dans les activités humaines vitales, ce qui leur donne force et pérennité : le rôle de la femme, la vie quotidienne, la météo, le travail de la terre. Descartes n’a pas fini de se retourner dans sa tombe, car ces racines fortes et anciennes, en lui donnant une assise culturelle, lui laissent de beaux jours devant elle.

Article déjà publié dans la revue Science et pseudo-sciences de septembre 2001, mis à jour pour ce blog le 17 avril 2007.

Image de la Lune et de la chouette extraite de Gloubiweb

Publié dans La Lune et nous

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Dr. Goulu 25/05/2008 20:34

A noter que la Lune est masculine pour nos amis du Nord : DER Mond en allemand, alors que le Soleil se féminise avec la latitude : DIE Sonne...Un ami arabe m'avait aussi expliqué l'utilité du calendrier lunaire pour ses ancètres : les caravanes de commerçants progressaient pendant les nuits claires, se reposant pendent les trop chaudes journées. Les marchés les plus importants d'Afrique et du Moyen Orient ont encore lieu à la nouvelle lune.

miss terre 18/06/2007 11:40

selon moi, l'Homme occidental attribue trop systématiquement la destruction à une étape négative.. pourtant la vie a aussi besoin de vide pour progresser .. de creux et de sombre... de la féminité ... merci pour cet article et ses précisions érudites.