La légende de la Lune bleue

Publié le par Agnès Lenoire

Le 30 juin 2007, nous aurons une Lune bleue. Ce jour-là, à 1h 04 min. TU, ce sera aussi la Pleine Lune. Cela signifie-t-il que nous la verrons de couleur bleue ? Quelle est l'histoire de ce phénomène ? Pratiquement inconnue chez nous, la Lune bleue navigue, dans les pays anglo-saxons, entre astronomie et folklore, la première ayant curieusement et involontairement alimenté la seconde. Le calendrier lunaire[1]ci-dessous, établi pour juin 2007, vous montre la place des deux Pleines lunes de ce mois. La couleur est celle du livre : rien à voir avec le thème de cet article !

Les gigantesques éruptions de volcans, ainsi que les incendies, comme ceux qui ravagèrent la Suède en 1950 et le Canada en 1951, sont des phénomènes saturant l'atmosphère de particules en suspension. La forte concentration  de ces poussières disperse la lumière rouge beaucoup plus efficacement que la lumière bleue, et donne alors un aspect bleuté aux pleines Lunes qui suivent. L'éruption du Krakatoa en 1883 provoqua des Pleines Lunes bleues pendant près de deux ans. En dehors de ces événements, personne n?a jamais vu de lune réellement bleue.

 

L'expression populaire anglo-saxonne  Once in a blue moon  signifiant  Tous les 36 du mois, usitée depuis 400 ans, montre à quel point l'événement est rarissime. On la trouve pour la première fois  en 1578 dans une petite pièce de Shakespeare appelée « Rede Me and  Be Not Wroth appears » : "If they say the moon is blewe. We must believe that it is true."

Vraie Pleine Lune et fausse couleur (filtre)

L'astronomie connaît aussi la locution blue moon , et la définit comme étant la seconde Pleine Lune d'un mois calendaire. Les Lunes bleues se produisent alors 7 fois tous les 19 ans, à dates variables selon les lieux d'observation, car, bien que la Pleine Lune apparaisse partout en même temps sur terre, il y a quelques variations selon les heures locales. Par exemple la Lune bleue du 30 juin 2007 en Europe (qui suivra la Pleine Lune du 1er juin)  sera « bleue » à l'est de Greenwich, mais la Pleine Lune de l'autre côté de l'Atlantique ayant eu lieu le 1er mai (la veille de notre pleine Lune européenne, à cause du décalage horaire),  la suivante se produira le 31 mai, et ce sera donc celle-là qui recevra le label « bleue » chez eux. Pour les mêmes raisons de fuseaux horaires, la Nouvelle-Zélande n'aura sa Lune bleue que le 30 juillet 2007. Pour plus de détails sur ces calculs, vous pouvez aller voir ici.

À noter que quand février n'a eu aucune Pleine Lune, ce qui fut le cas en 1999, s'impose le phénomène de double Pleine Lune, une en janvier et une en mars. Phénomène exceptionnel puisqu'il se produit trois fois par siècle. Les doubles Pleines Lunes sont fortement corrélées à l'absence de celle de février, seul mois dont le nombre de jours est toujours inférieur à celui d'une révolution synodique de la Lune (29,53 jours entre deux mêmes phases). La fréquence des doubles Lunes bleues est d?environ 4,5 fois par siècle. Fréquence identique pour février  privé de Pleine Lune.

Mais d'où vient cette locution en astronomie ? Pourquoi n'est-elle usitée que dans les pays anglo-saxons ? Dans la revue Sky and Telescope de mars 1999,  Philip Hiscock, archiviste au Memorial University of Newfoundland Folklore and Language Archive, au Canada, publie un article sur la Lune bleue, essaie d'en pister toutes les origines et ne parvient pas à remonter plus loin que de quelques décennies. Avec trois des rédacteurs de Sky and Telescope : Donald Olson, Roger Sinnott et Richard Tresch Feinberg, Philip Hiscock entreprend alors de pousser les investigations plus loin. Leurs recherches les mènent à un Almanach des Fermiers du Maine, qui s'applique à  colorer  de bleu  chaque  troisième Pleine Lune d'une saison qui en a quatre. Ils ont ainsi défriché près de 40 éditions de cet Almanach, et de la douzaine de Lunes bleues mentionnées, aucune n'était la seconde d'un mois ! Vous pouvez lire l'article de Hiscok qui raconte ses recherches sur le site International Planetarium Society.

Image extraite de la banque d’images de la NASA

La constante de l'Almanach, c'est que ses pleines Lunes bleues  tombent toutes un mois avant les équinoxes ou les solstices, parce que leurs méthodes de calcul sont basées sur un mouvement du Soleil à vitesse uniforme, de trajectoire non elliptique, et sur une année qui commence et finit avec l'équinoxe d'hiver. L'Almanach des Fermiers obtenait ainsi quatre saisons de durée égale. Il se trouve que cet Almanach a servi de référence en 1946 pour la réponse à une question d'un lecteur de la revue Sky and Telescope sur la définition de la Lune bleue. Le  rédacteur chargé du courrier des lecteurs, James Hugh Pruett, a  pris comme critère l'édition de l'Almanach de 1937, mais en ajoutant la précision, fatale pour la suite des événements :

« Une année de treize pleines lunes donne onze  mois avec une Pleine Lune chacun et un mois avec deux. C'est la seconde du mois, selon moi, qui fut appelée lune bleue. »

Le « selon moi », pourtant prudent, ne sera pas retenu par l'histoire ! La définition de la Lune bleue, basée sur une interprétation erronée, était née. Elle allait perdurer, diffusée sur les ondes et sur internet, et ne correspondait pas à celle des Fermiers du Maine, quoiqu'en ait dit Pruett. Car la troisième Pleine Lune d'une saison qui en compte quatre ne nécessite pas obligatoirement qu'elle soit la seconde d'un mois. Le compte est bon, mais pas la répartition. Le résultat est que quelques Lunes bleues sont communes  à notre calcul astronomique et au calendrier des Fermiers du Maine, mais pas toutes. En mai 1999, Sky and Telescope publie un rectificatif  et rétablit la véritable histoire de la locution astronomique, issue de leur erreur, quelque cinquante ans plus tôt.

Mais la définition demeure, la poésie a été invitée à entrer en astronomie, grâce à un folklore très ancien, et à s'aligner sur les innombrables autres appellations des Pleines Lunes qu'on trouve de l'autre côté de l'Atlantique : la lune des Foins, des Moissons, de la Chasse. Ce nouveau statut d'une Lune somme toute banale, mais auréolée par la légende, ouvre la porte à de timides incursions dans la magie, comme cette recherche et calcul des dates de Lunes bleues qui tomberont sur Halloween !!

Laissons le dernier mot au fondateur de  la revue Sky  and Telescope, Charles A. Federer, à propos de la récente définition de lune bleue, à laquelle le magazine est lié : « Que la signification calendaire soit nouvelle, je n'y vois aucun mal. Cela met du piment dans les discussions, et cela aide à attirer les gens vers l'astronomie ».

 

Article déjà paru dans Science et pseudo-sciences de l'été 2003, mis à jour et complété pour ce blog le 20 mai 2007.

[1] Guillaume Cannat, Le guide du ciel 2007-2008, éditions amds.

Publié dans La Lune et nous

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Commenter cet article

lucas 18/10/2011 17:12


Et si sa voulez dire quelque chose la lune bleue moi personnel m en je professeurs de physique quantique donc que à mon avis sa prédit quelque chose


Dominique 23/05/2007 07:59

Au passage, j'ai enfin compris cette chanson qui me trotte dans la tête beaucoup plus que once in a blue moon ! Je reviendrai...