Charlie Hebdo et les attendus du verdict

Publié le par Agnès Lenoire

Dessin de José Tricot, illustrateur pour l’AFIS (dessin paru dans le numéro de mars 2006 de Science et pseudo-sciences)

Le verdict est tombé jeudi 22 mars 2007 après-midi. Il était très attendu des protagonistes, des lecteurs de Charlie Hebdo, et de tous les français attachés à la liberté de leur presse. Attendu par tout le monde, en somme ! Relaxé ! Pouvait-il en être autrement ? La justice pouvait-elle traiter cette affaire différemment que par le passé, quand elle avait relaxé Charlie pour des faits certainement plus injurieux envers le pape ? En février dernier, la procureure avait demandé la relaxe. Les juges l’ont suivie. Regardons un peu les « attendus » du jugement, relatés sur le blog de Pascale Robert-Diard, journaliste au Monde : « Attendu que Charlie Hebdo est un journal satirique, contenant de nombreuses caricatures que nul n’est obligé d’acheter ou de lire […], attendu que toute caricature s’analyse en un portrait qui s’affranchit du bon goût  pour remplir une fonction parodique, attendu que le genre littéraire de la caricature, bien que délibérément provocant, participe à ce titre à la liberté d’expression et de communication des pensées et des opinions […] »

Ces trois « attendus » qui président à la déclaration de relaxe sont un vrai régal républicain. Exposés comme rarement et à savourer.  On y retiendra que la caricature n’est pas allée vers les musulmans pour les provoquer, mais qu’il fallait aller la chercher, on retiendra aussi que la caricature a le droit d’être de mauvais goût, par essence !, et que le « délibérément provoquant », quand il s’installe dans un genre littéraire qui lui est dédié, a toute sa place dans les communications démocratiques. Soulagement.

Toutefois, le dernier attendu est moins rassurant : « attendu que le dessin [celui de Cabu] en cause est inclus dans un numéro spécial dont la couverture « éditorialise » l’ensemble du contenu et sert de présentation générale à la position de Charlie Hebdo […] attendu qu’ainsi, en dépit du caractère choquant, voire blessant, de cette caricature pour la sensibilité des musulmans, le contexte et les circonstances de sa publication dans le journal C.H., apparaissent exclusifs de toute volonté délibérée d’offenser directement et gratuitement l’ensemble des musulmans[…] ».

Petite réticence… Charlie Hebdo est relaxé parce qu’il a attaqué les intégristes, au sein d’un numéro consacré à l’extrémisme de l’islam.  Ce qui revient  à dire, et à déduire, qu’en cas de caricature de Mahomet hors contexte éditorialiste, il aurait pu être condamné. Inquiétude : la caricature de la religion devrait se limiter aux extrémismes ? La nuance est de taille, car jusqu’à présent les caricatures religieuses étaient permises sans justificatif. Sur le site du Monde, dans un podcast, le dessinateur Cabu, accusé pour son dessin de couverture, affirme avoir déjà affronté, en 20 ans, 11 procès pour des caricatures de sa main, dont 6 assignés par l’armée, et pas un seul par la religion, jusqu'à celui de février 2007. Cabu  voit, dans ce procès  intenté par des organisations religieuses, des méthodes « du Moyen Âge ». Dans un autre podcast, c’est Plantu qui  est inquiet pour l’avenir : il craint que les demandeurs d’images ne deviennent de plus en plus frileux et commandent beaucoup moins de dessins devenus « à risques ». Il faudra toute l’opiniâtreté d’une opinion publique très éprise de laïcité pour encourager les  dessinateurs, leurs employeurs,  et ainsi  soutenir la liberté d’expression. Les blogs y participeront, à n’en point douter !

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