Féminin, masculin. Mythes et idéologies

Publié le par Agnès Lenoire

Sous la direction de Catherine Vidal
     Éditions Belin, collection Regards,
2006,123 pages, 16 euros.
 
« On ne peut que se réjouir de ces évolutions de la pensée scientifique, tout en gardant à l'esprit qu'elles ne tombent pas du ciel, mais qu'elles sont le résultat des mille et une bataille menées ici et là par des individus et des groupes qui ne se satisfont pas de ce que l'on fait dire à dame Nature. »
 
Cinq femmes et trois hommes examinent dans ce livre les différences entre hommes et femmes à la lumière des dernières études scientifiques. Elles ou ils sont philosophe, anthropologue ou paléoanthropologues, psychologue du développement, neurobiologiste, généticienne, sociologue.
Il est impossible ici de retranscrire toutes les études faites ou relatées par chaque auteur(e). Je passerai en revue celles qui me paraissent les plus originales. Pour la partie écrite par Catherine Vidal, coordinatrice de cet ouvrage, vous pouvez vous reporter à son livre précédent co-écrit avec D. Benoit-Browaeys, Cerveau, sexe et pouvoir (même éditeur que celui-ci).
La seule philosophe de la petite équipe, Geneviève Fraisse, s'est attachée à souligner l'évolution du langage concernant les femmes. Si elle reconnaît comme positif l'abandon progressif de l'expression « éternel féminin », et comme pertinente l'expression « condition féminine », parce qu'exprimant une historicité, elle craint pourtant que cette dernière ne se soit prise dans les filets de l'opposition « nature » et « culture ». Elle a en effet nivelé cet antagonisme par un effet langagier et le consensuel a pris la place de l'indispensable débat.
Mais passons à la science. La découverte récente de Selam, la petite australopithèque éthiopienne, aussitôt annoncée par les médias comme étant une fille, m'a interpelée : la science pouvait-elle aussi facilement déterminer le sexe de très vieux os, sans aucune marge d'erreur ? Pour trouver la réponse à cette question, je me suis reportée au chapitre de ce livre écrit par E. Peyre, paléoanthropologue. Elle y « décortique » le corps de nos ancêtres afin de voir ce que la science peut faire dire à leur squelette. Il renferme de précieuses informations sur l'anatomie, la posture, la motricité, la croissance, le régime alimentaire, les pathologies subies. C'est à partir aussi du squelette que le sexe est établi. Il est courant de lire : « le bassin des femmes est plus large, son squelette est plus faible ». Serait-ce si simple ? Non, répond E. Peyre, car les informations biologiques gravées dans l'os se mêlent aux traces d?impacts sociaux (coutumes, modes alimentaires) ou socio-économiques (famines) ; à ces informations déjà difficiles à démêler s'ajoute le concept de variabilité qui apparaît dans les grandes études sur des populations. Par exemple, l'étude de la proéminence de l'arcade sus-orbitaire chez l'homme, bien admise par tous comme étant un caractère mâle - montre un nivellement de ce caractère quand elle est menée à grande échelle. La cause en est la grande variabilité intra-groupes et inter-groupes. Au final, 60% des personnes peuvent se retrouver impossibles à catégoriser.
C'est bien là le problème de ces préjugés sur le dimorphisme sexué entre hommes et femmes : sur un petit échantillonnage, on le détecte, et il peut alors être mis indûment en avant - mais sur une étude plus complète il s'aplanit, laissant place à de grandes différences inter-individus. L'outil le plus efficace est alors « l'analyse statistique des caractères osseux au sein des populations », laquelle livrera une probabilité plus ou moins forte.
Autre chapitre original, celui de la sociologue C. Marry, qui  nous dresse un bilan historique sur le « sexe des métiers ». Vous y lirez une analyse de la surprenante féminisation de la police, où les femmes trouvent leur place avec succès (sauf chez les CRS, domaine interdit). Quelques décrets portant sur la difficulté des épreuves sportives ou sur l'indice de masse corporelle endigueront un peu (mais pas tant que ça) le flux jugé trop important de femmes commissaires (58% des commissaires reçues en 2002 étaient des femmes, contre 51 % en 2005, après les nouveaux décrets les pénalisant !).
Si vous avez besoin d'un autre point de vue sur les rapports hommes-femmes que ceux déversés par les médias, lisez cet ouvrage qui permet de prendre du recul par rapport à des croyances très en vogue. Et surtout, il montre que la science n'a pas pu décrypter toute la complexité de ces rapports et qu'il serait bon de ne pas lui faire dire ce qui n'est pas démontré.
 

Publié dans Notes de lecture

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