Les créationnismes, une menace pour la société française ?

Publié le par Agnès Lenoire

par Cyrille Baudoin et Olivier Brosseau

Éditions Syllepse, 2008, 135 pages, 7 euros.

« Elle [UIP] est chargée de sélectionner les meilleurs candidats pour l’obtention de bourses dans le cadre du programme "Perspectives globales sur la science et la spiritualité", toujours financé par la John Templeton Foundation. » Extrait, page 50.

 

Ce livre qui tient dans la poche est un grand livre. Il réunit dans ses 135 pages une somme d’informations impressionnante sur les différentes mouvances du créationnisme, ses méthodes, ses ruses pour avancer masqué, sa pénétration dans les milieux scientifiques, et surtout dans les milieux politiques de plusieurs pays d’Europe (Allemagne, Italie, Pologne, Serbie, Pays Bas) - alors qu’on a l’habitude de penser qu’il se cantonne aux États-Unis - et jusqu’au Parlement européen, où un rapport (Guy Lengagne) sur les dangers du créationnisme dans l’éducation a eu bien du mal à être voté en 2007, suite aux pressions d’un parlementaire théologien, lui-même piloté par le Vatican. La documentation qu’ont réunie les auteurs est le fruit d’un travail dense et très soigné. Toutes les références et sources sont présentes en notes de bas de page, accessibles instantanément.

Le titre vous présente déjà les deux axes fondamentaux de la réflexion des auteurs : les créationnismes, et non le créationnisme, parce qu’il y a deux créationnismes de base : celui qui interprète littéralement la Bible (avec création des êtres vivants dans leur état actuel) et celui qui admet une évolution, mais voulue par un créateur. Au sein de ces deux créationnismes, d’autres facettes apparaissent, comme celle du dessein intelligent, qui prétend que la vie est trop complexe pour être le fruit d'une évolution.  Ou celle du  « Cercle d'étude scientifique et historique », qui reconnaît un caractère scientifique et historique à la Bible.  Ou bien encore  celle de l’Université interdisciplinaire de Paris (UIP, citée en exergue), dont le cheval de bataille est « la spiritualité en science », et dont les membres veulent  à tout crin introduire du « sens » dans les sciences, mais qui en fait cherchent à la parasiter avec du religieux. Des scientifiques, parfois nobélisés, prêtent leur notoriété à ces associations.

Toutes ces obédiences ont plusieurs points communs qui font leur force : elles ont un talent certain à la communication, usent de tous les médias pour leur propagande, ont de gros moyens financiers, travaillent en réseaux, et se donnent toutes pour objectif prioritaire d’infiltrer l’éducation. Ce dernier point est le plus effrayant, parce qu’il est le nerf de la guerre que les créationnistes mènent contre l’intelligence. Monopoliser l’enseignement leur permettrait de manipuler les esprits encore non formés, dans un contexte pédagogique, qui, s’il est démocratique et encore de qualité en France, ne ménage pratiquement aucune place à l’esprit critique. Il serait temps d’y songer, car les objectifs éducatifs en France ne prennent pas le bon chemin : centrés sur les apprentissages disciplinaires minimaux, et non sur les démarches, ils ne permettront pas aux élèves de résister à une manipulation mentale soigneusement orchestrée par des groupes créationnistes infiltrés.

En fin d’ouvrage, vous trouverez un entretien avec J.-B. Panafieu, G. Lengagne, C. Fortin, tous professeur(e)s d’université ou de lycée, et avec R. Monvoisin, chargé de cours d’éducation à la pensée critique à l’université J. Fourier à Grenoble. Tous  expliquent leur angoisse face à l’intrusion des  religions dans leurs classes. R. Monvoisin fait part de ses vives inquiétudes pour l’avenir de notre laïcité, pourtant notre seul rempart contre le créationnisme en éducation.  Lisez aussi, pour  de plus amples informations « Le Sarkozy sans peine » de R. Monvoisin. 

La réponse des auteurs à la question du titre est donc : oui, la menace est réelle, concrète, même si elle reste invisible. La vigilance s’impose.

Allez visiter le site web dédié aux relations entre Science, religion et société que les auteurs ont créé pour prolonger la réflexion.

Publié dans Notes de lecture

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Loïc 28/04/2009 19:06

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@Agnès """""Si la séparation de l'Eglise et de l'Etat se fissure, les créationnistes s'engouffreront dans la brèche.""""" >> Touchant, une telle candeur. C'est vrai que ce n'est pas comme si l'Etat était depuis des lustres infiltré par les francs-maçons, imposant leur "progressisme". Ah, c'est sûr, ce n'est du créationnisme. Et puis il paraît qu'il ne s'agit que de rumeurs sans fondement, lancées par d'odieux "fascistes", tapis dans les ténèbres extérieures.
"""""Le culte de la science et ses dérives, comme Lyssenko, c'est un tout autre sujet."""""
>> C'est au contraire pile poil dans le sujet : dans les deux cas, il y a tyrannie d'une idéologie ; qu'elle soit religieuse ou scientifique (ou politique...) importe peu, au final. Je vous rejoins sur la nécessité d'enseigner l'esprit critique. Mais cela impliquerait de la part des enseignants une distance par rapport à leur propre idéologie et en France, c'est pas gagné (la preuve dans votre billet même).

Agnès 26/04/2009 19:10

A DidierLa laïcité et la science ne sont pas superposables. Si les auteurs du livre affirment que la laïcité nous protège des créationnismes, c'est parce que qu'elle figure dans le premier article de notre constitution : elle nous garantit la séparation de l'Eglise et de l'Etat, c'est-à-dire que les écoles publiques ne peuvent pas enseigner le créationnisme. Si la séparation de l'Eglise et de l'Etat se fissure, les créationnistes s'engouffreront dans la brèche.Le culte de la science et ses dérives, comme Lyssenko, c'est un tout autre sujet.Agnès

Antonin 26/04/2009 14:38

L'U.R.S.S n'était pas à ma connaissance un régime laïque, puisque, sans même rentrer dans le caractère religieux du communisme de cette époque, il me semble qu'il y avait dans ce pays une certaine tendance à brimer les religions.

Jes68 26/04/2009 12:26

J'ai vécu deux ans aux USA ou j'ai pu voir les différentes tactiques des créationnistes. J'en ai fait un article (avec mes très faibles qualités journalistiques !!!)http://www.lepost.fr/article/2009/04/07/1486632_la-taca-taca-tac-tac-tiqu-du-creationniste_1_0_1.html

Didier 26/04/2009 11:42

Vous avez bien raison de rappeler la bétise que constitute le créationisme. Jamais une idéologie ne peut dicter les faits à la science.Mais comme souvent, chère Agnès, je serais moins sévère que vous avec les religions, quand vous dites que seule la laïcité peut nous en protéger, je crois qu'hélas ce n'est pas acquis.La plus belle histoire de tromperie scientifique de nature tout à fait indentique à été l'affaire Lyssenko où un régime laîc s'il en était (à moins qu'il ne se considère comme son propre Dieu) défendit une théorie scientifique absurde au nom de l'idéologie.Les choses sont plus complexes. il  n'y pas les lumières coté de la laïcité et les méchants du coté de la religion.