De quoi j'me mêle ?

Publié le par Agnès Lenoire


   Quand je vois l’importance accordée à la religion catholique au niveau politique et médiatique, je me dis qu’elle empiète allègrement sur des plates-bandes qui ne sont pas de son magistère. Notre président la renforce dans ses prétentions en affirmant, dans son discours face au pape, que la religion doit prendre une part plus active à la vie « de la société » et  aux problèmes de la « nature et de l’environnement ». Les mots ont été soigneusement choisis : « société » au lieu de « politique », et « nature et  environnement » au lieu de « sciences ».  Traduisons donc cette novlangue en langage clair : Sarkozy prône une entrée en politique et en sciences de la religion. Elle se mêlerait alors de tout, et en particulier de l’Etat, duquel elle est officiellement séparée, et des laboratoires, où elle ira critiquer les pratiques  de nos scientifiques  en brandissant  une bioéthique d’il y a quelques siècles. Autorisation lui est ainsi donnée de se mêler de ce qui ne la regarde pas.  Les quelques mots du président sont donc lourds de conséquences si la polémique et une solide résistance n’y mettent pas un frein.

Par ailleurs, la mise en service du LHC, et surtout ses ambitions, ont soulevé des questions sur le rôle de la science : va-t-elle chercher le graal, l’origine de l’univers ? Ne va-t-elle pas se mêler de ce qui ne la regarde pas ? Les physiciens ont pourtant des objectifs précis et concrets avec ce nouvel outil : vérifier la super-symétrie, découvrir ce qui a fait la différence entre matière et anti matière  et ce qui fait donc qu’il y a quelque chose plutôt que rien. La quête scientifique est issue d’un questionnement philosophique. J’entends souvent dire qu’il ne faut surtout pas que la science se mêle de spiritualité, qu’elle laisse le domaine de l’ultime, de ce qui précède le big-bang aux religions, aux croyances diverses. Sous peine d’être taxée de scientisme, je proteste.  Chacun son magistère ? Stephen Jay Gould le préconisait ainsi dans son livre « Et Dieu dit : "Que Darwin soit !" ». Mais après tout, pourquoi et comment séparer le magistère de la science de celui de la religion, quand on accorde à cette dernière ce qu’on refuse à la première ? Comment les gens qui font la science se détacheraient-ils de leur humanité, de leurs questions philosophiques, pour traiter les grandes questions du monde ? Les physiciens n’auraient pas le droit d’avoir un avis, d’émettre des hypothèses sur l’avant big-bang, sur le pourquoi de notre existence, sur l’origine de la vie, sur le passage du vivant à l’inerte, sur notre statut animal ? Alors que ces questions seraient dévolues aux religieux ? Je m’insurge. La frontière entre philosophie et science  n’existe pas, pour personne. L’enfant de 5 ans pose des questions philosophiques et spirituelles sur la mort et se forge quelque réponse. Personne ne le lui reprochera.  C’est bien le questionnement, qu’il soit de nature philosophique ou seulement physique et pragmatique, qui induit toute recherche et toute vie intellectuelle.

Si les religieux y ont accès, c’est par défaut, parce qu’ils sont des humains dotés d’un cerveau. Tant pis pour eux si leur démarche restera sans suite par obéissance écervelée à un dogme. Accorder un rôle en politique et en sciences à des gens qui ne savent plus depuis longtemps s’interroger et réfléchir par eux-mêmes nous mènera à la catastrophe. Bien sûr, j’entends d’ici : « Mais certains scientifiques sont croyants et pourtant ils cherchent, ils n’obéissent pas à leur dogme ! ». Je répondrai comme Richard Dawkins dans son livre Pour en finir avec Dieu, que ces scientifiques ne croient pas strictement au dogme religieux, à la Bible et à ses miracles, mais adhèrent aux rituels, au rassemblement, à la cohésion sociale qu’ils procurent, éventuellement à un architecte des origines. Le pape, lui, emmène ses croyants vers l’application rigoureuse de préceptes bibliques dénués de sens et dangereux, menant par exemple nos jeunes vers des attitudes à risques en refusant le préservatif, et faisant sombrer les femmes dans un statut d’esclaves.

 

Je m’inquiète de tout ce qu’on accorde, de ce qu’on permet aux religions sous le simple prétexte qu’elles touchent à l’intime, à la croyance de chacun, qu’elles sont parées de cette aura indéboulonnable depuis des siècles.  Elle devient le plus beau des prétextes pour tout se voir permis. La justice souscrit à cet esprit de façon  éclatante, elle l’a démontré deux fois de suite, d’abord avec l’affaire du mariage annulé pour non virginité de la mariée, et récemment en renvoyant un jugement parce que le prévenu, musulman et respectant le ramadan,  était prétendument trop faible pour assister à son jugement.  Si la justice entre dans ce jeu et accorde des privilèges,  c’est la société tout entière qui vacille sur ses fondations laïques, qui enseignent pourtant la cohabitation, et pas la discrimination.

Les religions sont loin d’être les victimes qu’on nous présente. Elles sont dotées d’une grande influence et d’un appareil de communication solide. Savez-vous qui compte et diffuse le nombre de fidèles aux manifestations chrétiennes : l’Eglise !  Des milliers de jeunes aux JMC ? Des milliers  à Lourdes aujourd’hui ? L’Eglise a compté et a décidé sans que personne ne vienne tempérer les chiffres, comme cela se fait pourtant pour toute manifestation militante, chiffres de syndicats contre chiffres de la police.  C’est Irène Droit qui le dit dans un article du Monde paru le 12 septembre.

Les discours successifs de Sarkozy depuis Latran ne cessent d’inquiéter les laïcs. Il ne lâche rien sur le rôle prépondérant qu’il veut voir attribuer au catholicisme. Notre laïcité est pourtant déjà une laïcité d’ouverture, ayant réussi à préserver une cohabitation sereine en évitant les privilèges et les discriminations. Luttons contre les prérogatives religieuses, préservons notre liberté de pensée ! Et pour nous consoler de tant de tentatives de détournement intellectuel, allons voir le film qui sort mercredi sur le procès fait à Charlie Hebdo : « C’est dur d’être aimé par des cons ».

Illustrations de José Tricot, dessinateur  pour la revue Science et pseudo-sciences

Publié dans Religions

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hlbnet 20/08/2011 11:50



A propos du LHC, vous dites: "Les physiciens ont pourtant des objectifs précis et concrets avec ce nouvel outil : vérifier la
super-symétrie, découvrir ce qui a fait la différence entre matière et anti matière  et ce qui fait donc qu’il y a quelque chose plutôt que rien."


Ce n'est pas central dans votre article, mais néanmoins je me permet de vous signaler que vous allez un peu loin avec la dernière
proposition "ce qui fait donc qu’il y a quelque chose plutôt que rien".


La question de savoir pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien est purement philosophique, voire religieuse. En aucun cas un
instrument quel qu'il soit ne peut aider à répondre à cette question car la notion de "rien" n'est pas scientifique.


 


Il est tout a fait exact que si l'antimatière n'avait pas été en quantité moindre que la matière, l'univers aurait eu un destin très
différent. Mais, l'antimatière n'est pas "rien" et lorsqu'une particule de matière s'anihile avec une particule d'antimatière, on n'obtient pas "rien" (mais de l'énergie).


 


Les sciences expérimentales ne peuvent traiter que des transformations: à partir de "quelque chose" on obtient "autre chose". Le
"rien" n'a rien à faire là !



conseil sante 19/09/2008 10:51

Très sympathiques ces différentes illustrations !Je suis d'accord avec cette phrase :"Je
m’inquiète de tout ce qu’on accorde, de ce qu’on permet aux religions
sous le simple prétexte qu’elles touchent à l’intime, à la croyance de
chacun, qu’elles sont parées de cette aura indéboulonnable depuis des
siècles. " Bonne journée à vous, david de conseil sante

Agnès 17/09/2008 12:37

Bonjour,J'avais lu le billet du juge et j'avais réagi sur mon blog (billet du 7 juin 2008, catégorie "Egalité des sexes" ) j'estime que la plainte aurait pu être mieux analysée. Etant donné le caractère sexiste et rétrograde du prétexte, elle pouvait être jugée irrecevable. Rosenczweig ne m'a pas convaincue.AmitiésAgnès

Arthur 17/09/2008 09:26

Bonjour,A propos de l'affaire d'annulation du mariage, il est bon de lire quelques unes des chroniques judiciaires à ce sujet, on en apprend beaucoup il me semble, notamment sur le fait que le mariage n'a pas été annulé pour non-virginité, mais bien plutôt pour mensonge. Je suggère de lire les billets http://jprosen.blog.lemonde.fr/2008/05/31/http://jprosen.blog.lemonde.fr/2008/06/03/http://jprosen.blog.lemonde.fr/2008/06/08/Très cordialement,Arthur

Fulmar 15/09/2008 23:30

Bonjour;Je découvre votre blog et je partage votre coup de gueule dans ce billet; il est intéressant de noter, à l'image de la remarque de Dawkins, les scientifiques croyants de mon labo s'empressent de préciser qu'ils ne sont pas pratiquants. On retrouve dans leurs propos ce besoin de rassemblement et non de préceptes et de dogmes idiots ...