Laïcité d’exclusion et laïcité d’intelligence

Publié le par Agnès Lenoire

 

Hier samedi, la chaîne parlementaire diffusait, dans son magazine « Tombé du ciel », un entretien avec Xavier Darcos, ministre de l’éducation nationale, sur le thème « Quelle école pour Dieu ? ». L’occasion fut belle de mépriser encore et toujours la laïcité à la française, et elle fut saisie au vol par notre ministre. L’introduction fut bien sûr consensuelle et douce :

« Pour comprendre le monde il faut comprendre l’histoire des religions. »  

Surtout pour comprendre le monde déchiré par les guerres, les conflits et les tensions diverses, oserai-je ajouter. Car religions et guerres sont si intriquées qu’on ne peut plus saisir les raisons des conflits sans avoir pris la mesure des croisades, imprécations, inquisitions et fatwas qui les provoquent ou les attisent. S’il s’agit d’expliquer aux enfants qu’il n’y a pas meilleur moteur aux guerres que les religions, alors oui, expliquons.  Mais monsieur Darcos n’avait pas cela en tête, loin de là.

Il voulait au contraire faire des religions des victimes. Selon ses propres mots, « les religions sont victimes de deux phénomènes : l’ignorance et l’exclusion. » Il y a ajouté un petit développement  :
 « C’est ainsi que la violence se développe, par ignorance des uns des autres, et que les jeunes s’excommunient les uns les autres. Il nous fallait passer d’une laïcité d’exclusion à une laïcité d’intelligence.» Et d’accuser la laïcité - cette fille si sotte de 1905 d’avoir provoqué cette ignorance et cette excommunication. Mais qui dira à monsieur Darcos que  l’excommunication est une pratique éminemment religieuse, et que si des jeunes s’excommunient, c’est au nom de leur religion ! Vous mesurerez en outre à quel point monsieur Darcos sait choisir les mots qui font mal  aux enseignants : l’exclusion, c’est la bête noire de tous ceux qui ont leur mission à cœur. Introduire ce mot, c’est appuyer là où ça fait mal : vous appliquez la laïcité, donc vous excluez ! Ce serait donc la laïcité la cause des explosions d’antisémitisme ou d’islamophobie, comme celle qui s’est étalée à cette rentrée sur les murs d’un collège ! Pourtant il a été établi que les auteurs de ces souillures injurieuses étaient extérieurs au collège. La laïcité pratiquée dans le collège auprès des élèves ne peut donc en être responsable.

Les religions seraient donc les grandes victimes de la laïcité « d’exclusion », mais aussi de l’ignorance. L’ignorance des exactions commises en son nom, oui, je suis d’accord, et j’y vois une raison suffisante pour les expliquer aux élèves. Mais là non plus ce n’était pas le propos de monsieur Darcos. Ce dernier n’a eu de cesse de faire des religions de grandes victimes héroïques, comme si elles n’avaient rien à se reprocher dans le chaos – fait d’intolérance et de bains de sang - qui sévit partout.

Je suis opposée à un enseignement du fait religieux dans les écoles, un enseignement nécessairement distancié, donc difficile, qui me semble impossible à gérer tant les exacerbations peuvent surgir derrière chaque mot prononcé par le professeur. Il n’y a pas plus chatouilleux, plus attentif au faux-pas, qu’un croyant attaché à son dogme. Régis Debray, philosophe, avait pourtant courageusement défendu cette position d’un enseignement « du fait religieux », et avait remis au ministre, en 2002, un rapport qui en défendait l’idée. On peut ne pas être d’accord avec R. Debray mais son approche est mesurée, respectueuse de la laïcité actuelle. Debray préconise une attitude plus ouverte, sur les faits, pas sur les dogmes, émotions ou controverses. Il a une jolie phrase à ce sujet « une laïcité qui s’esquive s’ampute ». Régis Debray idéalise les conditions de transmission des connaissances. Il ne voit pas l’exercice d’acrobate impossible que peut être un enseignement objectif des religions. Mais Debray reste un interlocuteur intelligent, sincère, qui ouvre un débat intéressant. Pour appuyer son concept d’enseignement de l’histoire des religions, il précise, comme préalable indispensable :
« Ce genre de discussion n’est possible que dans un établissement scolaire où chacun se sent en sûreté, accepté, reconnu, considéré pour ce qu’il est, ce qu’il pense, ce qu’il croit, d’où qu’il vienne. »
(site de
Laïcité-éducateurs).
On prend alors conscience que notre ministre fait exactement le contraire : il prétend que la violence règne dans les établissements à cause de notre laïcité, et que c’est l’enseignement du fait religieux qui ramène la paix. Debray affirme l’inverse : c’est la laïcité qui, en assurant la reconnaissance de tous, met en place un climat de paix propice à l’enseignement de l’histoire des religions.

Que monsieur Darcos n’espère pas ouvrir un débat – si intéressant soit-il - sur les bases du mépris pour la laïcité actuelle ; il y a encore des enseignants profondément attachés à ce concept qui a tant apporté à la sérénité des établissements.

Publié dans Religions

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grosse 24/11/2009 13:13


Les guerres dernières mondiales n'étaient pas des guerres de religions. Ce sont des régimes athée et totalitaires qui en ont été les instigateurs. La terreur sous la révolution a massacré beaucoup
plus d'innocents que l'inquisition. Pourquoi ne pas parler des victimes du Stalinisme. Pourquoi passer sous silence les millions de morts victimes de la révolution culturelle Chinoise alors qu'en
notre belle France nous étions Maoïste. Cela n'absout pas la religion et ses dérives.
Il faudrait sortir du discourt bien pansant de nos athées qui se comportent avec autant de fanatismes que les religieux. Et même si la morale et l'honnêteté n'est pas forcément du coté des croyants
elle n'est pas obligatoirement du coté des laïcs et des athées.