La morale et l’instruction civique à l’école, de 1932 à 2008

Publié le par Agnès Lenoire

Instruct.civique1940.JPGCi-contre, vous pouvez voir le manuel de Leçons de morale et d’instruction civique de ma mère, datant de 1940-1941, s’adressant à des élèves de 13 ans. La date de parution n’est pas anodine. En effet « l’instruction civique » avait bien été abolie au profit de « l’éducation civique »  en 1932. Mais en 1940, le régime de Vichy a réintroduit les « Leçons de morale et d’instruction civique » et a publié les nouveaux manuels adéquats, dont celui-là. Dans son introduction, l’auteur dit : « Le chef de l’État français nous demande d’enseigner le Travail, la Famille, la Patrie […] ». En 1955, la République supprimera l’instruction civique de Vichy et remettra « l’éducation civique » à l’honneur… jusqu’à 2008.  L’instruction civique renaît de ses cendres. La vigilance s’impose, mais ne présumons pas de son contenu ;  ce programme poussiéreux ne me dit rien de bon, mais attendons de voir s’il sera toiletté par rapport à la morale de 1940. En attendant, visitons un peu celui de 1940.
Que contenait ce manuel de 1940 ? Quelques textes très intéressants, complexes, presque philosophiques sur la connaissance de soi, la justice, les jugements de valeur, faisant référence à Rousseau, Victor Hugo, La Fontaine, Corneille, Pascal ou Descartes et bien d’autres. Une certaine pédagogie empreinte d’ambition culturelle parcourt ses chapitres. On y trouve un encouragement à la curiosité scientifique et  la mention claire d’une nécessité d’éduquer à l’esprit critique. Extrait : « L’ensemble des qualités qui nous guident dans cette lutte contre l’erreur, dans cette recherche ardente de la vérité, constitue l’esprit critique. L’esprit critique, qu’il ne faut pas confondre avec l’esprit de critique ou de dénigrement, nous engage, comme l’a dit Descartes, "à n'accepter aucune chose pour vraie que nous ne connaissions évidemment être telle."Il nous interdit de nous faire une opinion sans contrôle sur la foi d’autrui. Si la vérité ne nous apparaît pas évidente, dans l’éblouissement de sa lumière, nous pouvons toujours suspendre notre jugement […] » Pas mal, non ?      Morale-iconographie.JPG
Par contre ces textes voisinent avec d’autres plus révélateurs de l’esprit de l’époque : hygiénisme, culte du corps, maîtrise absolue des émotions et des tempéraments, apologie du travail acharné, de la famille nombreuse et des qualités des mères. Lisez un peu l’extrait suivant, et dites-moi si vous n’avez pas déjà entendu, de nos jours, ce discours sur la paresse des français !: « Si la France se sent aujourd’hui si cruellement éprouvée, plus éprouvée qu’aux jours sombres de Crécy et d’Azincourt, c’est qu’elle a donné depuis longtemps au-dehors l’impression d’une diminution de sa capacité productrice, de son ardeur au travail, de sa puissance extérieure, de sa valeur morale, en un mot, de son génie. » 67 ans plus tard, dans la bouche de notre président, le français sera toujours aussi indécrottable, ne rêvant que de pouvoir d’achat sans lever le petit doigt…
Il y a aussi dans ces leçons de morale de 1940 quelques avertissements bienvenus contre les préjugés « d’éducation et de caste », que les dirigeants de l’époque auraient bien fait d’appliquer, si seulement Vichy n’avait pas fait une distinction entre la morale scolaire et sa propre morale. Voici :  « L’enfant est façonné par le milieu dans lequel il vit, par l’éducation qu’il reçoit, et il accepte pour vrais un certain nombre de jugements qui deviennent pour lui indiscutables. De là résultent des malentendus entre nations, entre religions, entre classes sociales. Combien y a-t-il d’Allemands – et la réciproque est vraie – qui croient qu’un français ne peut être un homme sérieux, honnête, laborieux, droit et juste ! Avec quelle facilité protestants et catholiques se sont-ils égorgés au cours de notre histoire ! […] »  Et oui, sous Vichy on apprenait aux enfants des écoles que la discrimination religieuse était un préjugé, et on envoyait en même temps les juifs à la mort ! Ce qui est la preuve éclatante de l’inutilité de l’enseignement de la morale, tant que les dirigeants ne l’appliqueront pas eux-mêmes à la lettre. Le comportement moral vaut en effet d’abord par l’exemple ; ensuite on théorisera.

Publié dans Éducation

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Cultilandes 14/04/2008 12:11

"l’inutilité de l’enseignement de la morale, tant que les dirigeants ne l’appliqueront pas eux-mêmes à la lettre. Le comportement moral vaut en effet d’abord par l’exemple" Totalement d'accord, bien sûr!« Si la France ... une diminution de sa capacité productrice, de son ardeur au travail, de sa puissance extérieure, de sa valeur morale, en un mot, de son génie. » Or vous affirmez plus loin: "dans la bouche de notre président, le français sera toujours aussi indécrottable..." Votre sentiment a dépassé votre raison: il ne faut pas confondre France et Français! Les Français peuvent être vaillants, travailleurs, productifs, mais si les entreprises ou les collectivités publiques sont mal organisées, pléthoriques, inefficaces voire corrompues (argent, idéologies, gangrènes), la France périclite!

leunamme 23/02/2008 21:36

Je refais un petit tour chez vous pour vous signaler que vous êtes désormais en lien chez moi.

leunamme 22/02/2008 22:59

Article très intéressant. Je n'avais pas fait le rapprochement instruction civique : éducation civique.Sur les nouveaux programmes, j'ai aussi écrit un article disant mon rejet.

Posuto 22/02/2008 18:14

Et on voudrait que l'on se soit pas effrayés, ou que l'on ne fasse pas de rapprochements "incertains" ?...Brrr...