La délinquance au berceau

Publié le par Agnès Lenoire

R--cr--ation-2.JPGMaternelle de Magland (Haute-Savoie)

Sur le site de
Rue89, un article du 14 novembre mentionne deux études qui contredisent le rapport Inserm sur les troubles de conduite de l'enfant. Que disent ces études américaines ? L’une est issue de National Institute of Mental Health (NIMH) et conclut « que le déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDA/H) serait lié, dans la plupart des cas, à un simple retard dans la formation de certaines parties du cerveau […] ».  Cela représente trois années de décalage  entre enfants atteints du trouble de déficit de l’attention et ceux qui n’en sont pas victimes.  L’autre étude, publiée dans la revue Developpemental Psychology, montre que les élèves de maternelle difficiles, voire violents, ont, à l’école élémentaire, des résultats équivalents à ceux des élèves des mêmes milieux socio-économiques. Rue89 précise que « l'étude se fonde sur les résultats de six grande enquêtes réalisées sur des enfants depuis les années 1970 ».pers53.gif

 

Mais revenons en arrière. Que disait ce rapport de l’Inserm qui fut si controversé ?

Le 6 février 2006, l’Inserm rendit publique son expertise sur les troubles de conduite de l’enfant et de l’adolescent, expertise qui se fondait sur le balayage des études anglo-saxonnes sur le sujet. Rien de sérieux mené en France, sauf une étude à Chartres dans 18 écoles primaires auprès d’enfants de 6 à 11 ans. L'étude de l'Inserm a été initiée « dans le but d'améliorer le dépistage, la prévention, et la prise en charge des troubles de conduite chez l'enfant ». L’annonce d’une prise en charge semble  envisagée et rassure, car elle permet alors d’espérer que, dans un souci de cohérence, elle s’assortisse d’une quête des causes.  Mais non, en fait vous ne trouverez rien de cela. Par contre, une précocité incroyable est avancée. La délinquance pourrait se voir dès le stade du bébé, avec  « le  repérage des perturbations du comportement dès la crèche et l’école maternelle ». On se demande avec quel type de connaissance de l’enfant en bas âge on peut s’autoriser à émettre de telles recommandations. Car quiconque connaît ce petit bout haut comme trois pommes qui nous tient tête sait combien il est changeant, fantasque, opportuniste, dictateur face aux proches, et ceci par nature. Cette nature lui ouvre d’ailleurs toutes les portes : à lui les expériences, les caprices, les exigences, mais aussi les apprentissages, la découverte de l’autre en collectivité, les affrontements, puis l’acceptation des règles, sans oublier la construction de sa personnalité. Une richesse comme celle-là ne se bâtit pas sur une dichotomie entre le bien et le mal, entre obéissance et « trouble », mais sur une mosaïque de comportements diversifiés, auquel le très jeune enfant n’attribue pas tout de suite de connotation morale, et qu’il essaie sur son entourage. Par ses réactions, celui-ci va induire un réajustement du comportement enfantin, en accord, en désaccord, ou en aménagements avec celui de la société qui s’impose à lui.

Cette diversité contient en elle les prémisses de la socialisation, mais aussi de la contestation, de la transgression, et de l’esprit critique. C’est une période difficile pour les parents, qui disent souvent que leur enfant est entré dans une ère du « non » qui les épuise !

Faut-il y voir des troubles du comportement ? Jusqu’à une certaine limite, non. En effet ne confondons pas le trouble provoqué par le jeune enfant autour de lui, trouble qui lui donne cette délicieuse impression d’avoir enfin un peu de pouvoir, et le trouble dont on le soupçonne d’être atteint.

Évaluations scolaires

L’Inserm conseille de repérer les troubles de conduite, donc de les évaluer chez les plus jeunes enfants, afin de mieux les classifier. On ne peut que rejoindre une telle démarche, commune à toute investigation scientifique, et favorable à un  diagnostic crédible. Mais concernant les comportements de nos « petits bouts qui nous tiennent tête », ce sera une autre paire de manches.

À l’école maternelle, les enfants sont évalués sur leurs capacités scolaires, c’est-à-dire sur des compétences dûment répertoriées, plusieurs fois par an. La pratique est donc connue et habituelle. Chez les enfants de Petite Section (3-4 ans), elles s’avèrent peu fiables, car elles sont  imprégnées de cette incertitude qui caractérise cet âge en devenir. Elles tiennent toutes à la grande quantité d’émotions que gère l’enfant, et dont les plus petites perturbations prennent la place de la concentration. Sa capacité à l’attention soutenue ne  tient qu’à  un fil et la moindre contrariété peut la mettre en pièces. Si nous constatons les grandes difficultés et le peu d’utilité des évaluations portant sur des apprentissages, concrets, précis, évidents, que dire alors des évaluations sur le comportement ? Le comportement, même chez l’adulte, est impossible à répertorier ; du moins il ne peut être analysé de façon aussi rigoureuse qu’un tableau de compétences précises requises. Bien que soumis à des contraintes internes et externes, il se joue pourtant des équations et autres déductions qui veulent l’enfermer. Le comportement de tout individu détient une part de liberté fondamentale. En effet, que dire de ces conduites d’absolue liberté que manifeste le jeune élève de trois ans en contrevenant aux ordres et aux consignes ?   Que dire de cette instabilité  qui trouble l’adulte et lui fait chercher des stratégies d’éducation ?

Normales, anormales ? 

Pour la très grande majorité des élèves, ces conduites sont normales à trois ans. Il est normal à cet âge de ne pas avoir une grande capacité à la concentration, il est normal de dire « non » plus souvent qu’à son tour, il est normal d’être parfois insupportable.   pers54.JPG

Alors qu’est-ce qui est anormal ? Quand la conduite d’un  jeune enfant devient insupportable sur le long terme, sans plus de pause, quand son instabilité le met en échec dans toute activité dirigée, ou quand son agressivité écrase une classe et fait régner la peur chez ses camarades, quand son attitude traduit la souffrance, le rejet, quand la vie scolaire devient ingérable. L'’enseignante ne manque pas de s’affoler : voir les parents, savoir comment il se comporte chez lui, envisager des tests avec le/la psychologue scolaire, voir le médecin scolaire. Puis réunir l’équipe éducative pour soutenir et aiguiller les parents, aider l’enfant. Éventuellement, proposer un suivi dans un Centre Médico Psycho Pédagogique, où éducateurs, psychiatres, psychologues, orthophonistes le suivront. Malheureusement les listes d’attente sont longues…Les familles patientent parfois un an avant d’y avoir un rendez-vous. Ces cas ne nécessitent pas vraiment de dépistage piloté par des organismes extérieurs car la conduite de l’enfant perturbé et perturbateur se fait tout de suite remarquer, d'abord dans sa famille, puis au sein du milieu scolaire. Ce sur quoi il serait judicieux d’insister, c’est sur la nécessité d’une augmentation des moyens de prise en charge en aval. 

                                         La peur de la délinquance

Face à l’immense majorité des enfants normaux, dont l’Inserm dit pourtant que 1 sur 8 présente des troubles de conduite, on est en droit de craindre que la frontière soit très mal définie.

1 sur 8, c’est énorme. Cela signifie que sur une classe de 30 enfants, 3 ou 4 nécessiteraient une prise en charge thérapeutique..                   pers55.JPG

Il paraît par ailleurs peu pédagogique et peu rationnel de classer, dès deux ou trois ans, des êtres humains dans la catégorie des futurs délinquants. C’est accorder bien peu de prix à notre jeunesse que la destituer à l’avance de toute capacité au changement. Le jeune âge est pourtant riche de belles promesses ; mais il faut pour cela se dégager de « la peur du jeune » que les médias s’obstinent à distiller dans nos esprits.

Retour à la raison

Depuis, l’Inserm a su revenir en arrière. Lors d’un colloque intitulé « Trouble des conduites : de la clinique à la recherche », qui s'est tenu le 14 novembre 2006, Jean Marie Danion, professeur de psychiatrie à Strasbourg, directeur de l'unité Inserm 666 et porte parole de l'Institut a précisé : « Désormais lorsqu'une expertise aura de fortes implications sociétales, comme celle-là, nous demanderons aux professionnels de terrain de nous faire des propositions sur les noms d'experts à consulter. Puis, à l'issue de ce travail, mais avant sa publication, nos interlocuteurs y auront à nouveau accès, afin de ne pas donner l'impression d'un texte détenteur d'une réalité intangible. Il nous faut également rejeter toute approche sécuritaire, en étant d'une vigilance sans faille vis-à-vis des risques de récupération politique ».

Par ailleurs, la recherche systématique chez les enfants de « troubles du comportement » dans le cadre d’un dépistage précoce systématique n’a pas été retenue dans le projet de loi de prévention de la délinquance, présenté en conseil des ministres le 28 juin 2006.

Les deux études citées en début d’article vont donc dans le sens finalement choisi par le gouvernement sous la pression du mouvement Pasde0deconduite.  Spécialistes de la petite enfance et enseignants s’en félicitent, mais restent vigilants quant à l’utilisation d’études scientifiques à des fins politiques sécuritaires. 

Dessins issus de Gloubiweb. Crédit photo : Agnès Lenoire

Publié dans Éducation

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