Les crop circles, entre art et ufologie

Publié le par Agnès Lenoire

Les crop circles, entre art et ufologie


À l'occasion du décès, cet été, d'un des deux pionniers créateurs des cercles de culture - Doug Bower 1924-2018 - je remets en ligne cet article écrit en 2004, d'abord publié dans Science et Pseudo sciences, puis en 2007 sur ce blog. Je l'ai remis à jour. 

 

Peu connu du grand public français, le phénomène des « Crop Circles » vogue entre art moderne surgi des champs de céréales et paranormal en soucoupes volantes, mêlant avec humour et insolite la beauté et le mystère.

« Il n’y a pas d’art sans risque ». Jean Cocteau


Les « Crop Circles » sont d’immenses dessins dans les champs de céréales, de géométrie sophistiquée, mais essentiellement à base de cercles. Ils sont réalisés anonymement, de nuit, par aplatissement mécanique des tiges pour former une figure en creux. Les dessins ainsi créés ressemblent à de grandes rosaces élégantes, agrémentées de quelques autres figures, lignes, spirales, anneaux. Vus d’avion ou d’une hauteur, ils s’étendent de façon majestueuse et imposante.

Pendant la nuit...

Les premiers « Crop Circles » se sont fait remarquer dans le milieu des années 1970. Ils étaient d’apparence simple et faits de quelques cercles grossièrement agencés. Ils apparaissaient brutalement aux fermiers éberlués qui les découvraient au matin dans leurs champs de céréales.

Beaucoup sont concentrés dans le sud de l’Angleterre, la région du Wiltshire étant reconnue comme épicentre du phénomène, lequel s’est localisé près de sites notoirement mystiques : Stonehenge, Silbury Hill, sites sacrés du Néolithique, faisant naître les premières superstitions. Puis les dessins se sont étendus rapidement à l’Europe.

Leur apparition mystérieuse, leur fabrication à la faveur de la nuit porteuse de toutes les diabolisations et l’anonymat total de leurs auteurs ont provoqué la naissance d’un mythe : celui de l’intervention des extraterrestres, baptisés auteurs présumés des « Crop Circles », qui, par ce moyen, nous transmettraient leurs messages.

Des « Crop Circles » se trouvent à présent partout dans le monde entier, avec toujours cette prépondérance dans le Wiltshire, qui s’octroie la création d’une centaine de « Crop Circles » par an.

 

Une aubaine pour médias et fermiers

 

Les médias se sont emparés du phénomène et les ouvrages sur la question ont fleuri : la Bible des passionnés de « Crop Circles » sort en 1981 : Circular Evidence, de Pat Delgado. Une réédition enrichie en 1989 entérine la thèse ufologique. Quarante autres ouvrages sont nés sur le même sujet, alimentant la polémique, déjà intense sur tous les fronts médiatiques.

 

Conclusions provisoires projet VECA

 

Le projet VECA (Voyage d’Etude des Cercles Anglais) a mené une enquête détaillée en Angleterre et publié, sous la responsabilité de Gilles Munsch, ses conclusions en 1993 (Les Cahiers Zététiques, nos 3-4, été automne 1995). Vous pouvez consulter ce document complet en pdf à la page du site La menace théoriste. Extraits du rapport VECA :


[...] la vraisemblance de l’hypothèse « fabrication humaine » comme explication totale ou majoritaire du phénomène actuellement perceptible semble s’imposer. [...] Les cercles nécessitent au moins deux personnes pour leur tracé et l’emploi d’un lien souple (rigide ou élastique) comme par exemple une corde [...].

Le rapport donne en outre ces éléments de réflexion :

Définition de tramline : lignes tracées dans les champs par la circulation des tracteurs qui y travaillent.


Pour vous aider, considérez donc le schéma qui suit comme « fil rouge » de votre réflexion. Vous pouvez bien sûr vous imaginer dans la peau d’un « crop maker » !

Trouver un lieu bien visible (tout au moins du ciel, désormais !) et d’accès facile pour un véhicule motorisé.

 

Choisir l’entrée la plus aisée (porte, passage d’engins agricoles...) en évitant au maximum les obstacles (clôtures, fossés, haies...).

 

Suivre la tramline  qui longe le champ et emprunter la première ou la seconde tramline (ou suivantes selon le courage !) qui s’engage dans le champ.
[…]

 

Définir un point de départ (très accessible) sur cette tramline ou à proximité immédiate […]


Réaliser les principaux cercles (ou anneaux). Si les centres ne sont pas directement accessibles par les tramlines, il est possible de les atteindre directement à condition toutefois que le « sentier » inévitablement créé puisse ensuite disparaître, caché sous une zone d’épis couchés (cercles, allées...).

 

En général tracer le « contour » de chaque zone à coucher (si complexe) en décrivant ce contour dans le même sens que le sens envisagé pour le couchage des épis (la trace ainsi laissée disparaît en se confondant avec le reste).


Terminer la figure par l’élargissement des allées, certains anneaux, les appendices divers (boxes, scroll, antennes...). Les recouvrements inévitables aux intersections seront révélateurs de cette chronologie ! 


Procéder branche par branche pour éviter les déplacements intempestifs. Selon le nombre de personnes disponibles, plusieurs branches peuvent être réalisées simultanément, en parallèle.


Une fois la figure parachevée, signer éventuellement le travail accompli en réalisant un motif simple, personnalisé et récurrent, à proximité immédiate de la figure.

Repartir par une tramline (généralement vers le point d’arrivée) pour retrouver le véhicule.

Opportunisme

 

Dès 1990, les fermiers profitent de l’aubaine : ils font payer l’entrée aux « Crop Circles » tracés dans leurs champs. C’est ce qu’affirme le professeur en génie mécanique Gilles Munsch, initiateur du projet VECA (Voyage d’étude des cercles anglais), enquêteur infatigable investiguant les terrains céréaliers anglais, de 1989 à 1992, et ayant dû payer un droit pour étudier les figures à quatre pattes dans les champs... Dans son rapport remis en 1993, Gilles Munsch présente l’origine humaine comme étant la plus probable .

 

Des experts s’étaient penchés sur le problème. Aucun humain ne revendiquant le travail effectué et la rumeur continuant d’enfler, un météorologiste d’Oxford avança une théorie qui s’appuyait sur l’existence supposée de mini-tornades qui couchaient les épis en les enroulant selon son sens de rotation. Gilles Munsch, en 1992, avait aussi émis l’hypothèse d’un « Crop Circle » originel né d’un caprice météo et enrichi de la main de l’homme, puis d’un phénomène humain s’auto-entretenant.

Pour Doug et Dave, il ne s’agissait pas de passer pour moins doués qu’une tornade ! Nom d’un « Crop Circle » ! Laisser croire à l’action d’un vent polisson, c’était démériter... Il allait falloir progresser... Ils entreprirent donc de se perfectionner. Les « Crop Circles » prirent alors des allures de plus en plus sophistiquées, précises et raffinées, balayant la théorie loufoque d’un génie de la météo furibond descendu des nuages.

Le secret révélé

Un journal titre :

"Les hommes qui ont arnaqué le monde". Rien que cela !

En 1991, deux paysagistes retraités, Doug Bower et Dave Chorley, opérèrent une vraie révolution en confessant qu’ils étaient les auteurs des « Crop Circles » apparus depuis 20 ans... Personnages hauts en couleur, rieurs et rusés, ils ont fait démonstration de leur art et révélé leurs secrets au monde entier.

Mais les dés étaient jetés. L’ufologie était passée par là, elle n’en repartit plus. Pourtant le discours des deux retraités est bien celui d’authentiques artistes, originaux, et en quête de créativité.

 

Leur technique est simple et efficace. Ils expliquèrent qu’avec quelques dessins préalablement étudiés sur papier, une simple planche attachée au pied pour aplatir les épis, un cordeau pour tracer le cercle, un trou dans la visière de la casquette pour garder les lignes bien droites, et de l’énergie physique, le travail donnait un résultat régulier et spectaculaire.

 

Ils racontèrent comment était née leur vocation : alors qu’ils venaient d’émigrer en Australie en 1958, Doug et Dave avaient entendu parler de drôles de cercles dans les champs de céréales australiens, déjà accusés d’être des traces d’extra-terrestres passés par là. L’idée leur est alors venue de faire des champs de céréales l’immense support d’un nouvel art qui pouvait s’exprimer enfin en grand et ne se révéler qu’en le dominant.

De joyeux lurons

Doug et Dave n’ont jamais nié que leur caractère provocateur et moqueur les avait poussés à ne pas abattre la légende qui courait. Pendant 20 ans ils ont travaillé dans l’anonymat le plus complet et ont continué à entretenir, de façon passive, le mythe des soucoupes volantes, se riant des questionnements qui fleurissaient autour de leurs œuvres !

Polémique éteinte, mystère résolu ? Oh que non !  Les hypothèses farfelues continuent de courir le monde, ondes, extraterrestres, militaires, on a le choix. Elles se superposent d'ailleurs dans l'esprit du grand public. Les explications les plus simples ne convainquent que rarement. Le rasoir d'Ockam (théorie selon laquelle l'hypothèse la plus simple et la plus vraisemblable est le plus souvent la bonne) ne passe partout ! 

 

Les facéties des artistes céréaliers

 

Doug et Dave ont fait des émules. L’un deux, John Lundberg, londonien, artiste designer, graphiste, reconnaît avoir une grande admiration pour les deux pionniers à qui il doit sa vocation de « Crop Maker », née en 1992, juste après leurs révélations. Créateur de sites web, il a fait celui des « Crop Makers » en 1995. Grâce à John Lundberg, les « Crop Makers », que j’appellerai « Artistes céréaliers » ont un statut, et pignon sur internet.

Les « Artistes céréaliers » se regroupent (trois ou quatre groupes pour le Wiltshire), sont actifs et utilisent les mêmes techniques que leurs prédécesseurs et maîtres Dave et Doug.

Ils ont ajouté le jeu et le défi à leurs réalisations, et une ambiguïté savamment entretenue leur permet de faire naître autour de leurs activités nocturnes un savant dosage d’humour et de gravité, fait à la fois de démystification et de cautionnement mystique.

Ils sont capables de démontrer qu’ils sont bien les créateurs de « Crop Circles » et, en même temps, de poser pour la photo du site web en costume d’Halloween, entérinant d’un clin d’œil la tradition paranormale du phénomène.

 

Partie liée

En dehors de l’esprit facétieux, qu’est ce qui peut pousser ces artistes à alimenter le mystère autour d’eux ? Le profit, et la protection de leur support de créativité, c’est à dire le fermier et son champ ! Car nos deux groupes, fermiers et artistes, sont irrémédiablement liés, piégés par le succès grandissant de l’aspect mystique et esthétique, indéniablement liés dans l’esprit populaire.

La foule se presse en effet aux portes des cultures où vient d’apparaître un « Crop Circle ». Une manne pour le fermier désigné par le sort ! Les touristes arrivent en foule, pour y puiser l’énergie supposée se dégager de ces figures extraterrestres, et laissent une obole. Certains fermiers, nous l’avons déjà signalé, demandent un droit d’entrée. Des survols en hélicoptère ou ULM des champs bénis par la grâce « Crop Circle » sont organisés. L’économie de la région touchée se voit dopée par des partenaires qui affluent et soutiennent les deux protagonistes : les céréales Weetabix, Jordans, mais aussi Mitsubishi, la BBC ou le Daily Mail, et Pixabay- qui a fourni les images de cet article.

Pas étonnant que les agriculteurs acquiescent à l’élaboration constatée d’un « crop » sur leurs terres et qu’ils courent l’annoncer aux médias ! Pas étonnant que les deux groupes s’entendent à merveille pour pérenniser le mythe extraterrestre !

A l’opposé de ces deux groupes complices, qui se nourrissent l’un de l’autre, règne le domaine plus flou de l’irrationnel, le domaine obscur de la thèse extraterrestre, effrayante et excitante en même temps.

 

Guerre ouverte

La guerre est ouverte entre les artistes céréaliers, leurs partisans, et les tenants d’une intervention ufologique. Les recherches qu’ils mènent avec pugnacité pour abattre la thèse humaine porte désormais un nom : « the Cereology ». La Céréalogie ?

 

Les céréalogistes, initialement des enquêteurs désireux de chercher une vérité objectivement établie, et ayant travaillé avec Gilles Munsch en 1991, se mélangent à présent à cette faction qui doute toujours de l’intervention humaine et se mêlent donc aux partisans de la thèse ufologique. Ils tentent de montrer que les tiges des céréales courbées à l’endroit des segments tubaires, que les épis si soigneusement couchés entrecroisés les uns sur les autres sont des techniques inaccessibles aux humains.

Ils annoncent la naissance de 300 nouveaux dessins céréaliers chaque année, c’est à dire trois fois plus que ce qu’annoncent faire les artistes. Il faut bien laisser un peu de pain sous les planches de nos E.T. ! Ils accusent les artistes céréaliers d’être des arnaqueurs ayant trouvé une source de profit aux dépens de la Vérité extraterrestre. Défenseurs des artistes et des fermiers sont considérés comme étant à la solde du gouvernement, lequel camoufle la venue prochaine des petits hommes verts.

 

La théorie du complot, ce ne sont pas les auteurs de The X-Files qui l’ont inventée...

Tout cela ne pourrait être que jeu enfantin pour se faire frémir, si les sectes ne s’en mêlaient et ne reprenaient une théorie qui les arrange et les conforte dans leurs démarches.

 

La secte Raël consacre une grand part de son activité à soutenir la thèse ufologique des « Crop Circles ». Elle passe son temps en mépris et discrédit des artistes et en intimidation de ceux qui les soutiennent. Voir sa page internet, où la secte opère un tri entre les "vrais" et les "faux" crop circles de 2018, dans le Wiltshire, fief du meilleur groupe de "Circlesmakers". Il faut oser...

 

Entre vérité toute simple et climat d’étrangeté

En dépit des céréalogistes, les démonstrations que la chose est facile se multiplient, à commencer pour les besoins du film mentionné en introduction.

Le grand public est donc informé de la vérité toute simple et pragmatique de l’origine de ces dessins céréaliers. « A l’évidence les « Crop Circles » sont des réalisations humaines, et quiconque vous prétend le contraire est dupe, fou ou charlatan » a précisé David Whitehouse, sur BBC News Online. Dans le même temps, il baigne dans un climat auréolé d’étrangeté soigneusement entretenue par fermiers et artistes et y adhère en masse.

De quoi y perdre son latin... La culture anglo-saxonne intégrerait-elle mieux que nous cette dualité apparemment antagoniste ?

 

 

Publié dans Paranormal

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